INTERVIEW : Rencontre avec Bibie

De passage à Paris, Bibie a pris le temps de nous rencontrer pour revenir sur son actualité, son parcours et le lien fort qu’elle entretient avec le public français. Alors qu’elle prépare actuellement son retour sur scène avec la tournée « RFM Party 80 », l’interprète de titres cultes se confie avec sincérité entre souvenirs, envie de partage et projets à venir.

JustMusic.fr : Vous êtes née au Ghana et avez grandi entre plusieurs cultures avant de vous installer en France. En quoi ce parcours et ces influences ont-ils façonné votre rapport à la musique ?

Bibie : Oui, forcément. Le fait d’avoir beaucoup voyagé avec mes parents, de vivre dans différents pays, de côtoyer les cultures locales, leurs coutumes et leurs façons de vivre, a profondément marqué mon rapport à la musique. J’ai aussi été scolarisée dans des écoles internationales, entourée d’élèves venus du monde entier, ce qui m’a très tôt ouverte à une grande diversité d’influences.

La musique faisait déjà partie de mon environnement familial. Mon oncle avait plusieurs orchestres, mon père jouait du saxophone… Mes parents étaient très sensibles à la culture, donc c’était presque naturel que cela se transmette. Mes deux sœurs ont aussi ce lien avec la musique. Disons que tout cela a nourri quelque chose qui était déjà en moi.

J’ai grandi en écoutant des musiques venues de partout : du jazz, du blues, de la soul, du R’n’B, mais aussi des sonorités d’Asie, du Mexique, de France… Cette richesse m’a construite. Quand on évolue dans un environnement aussi ouvert, on développe une vision du monde plus large, plus libre. On devient un peu citoyen du monde.

Et quand on est artiste, toutes ces influences finissent par s’exprimer, d’une manière ou d’une autre. Que ce soit à travers les instruments, les voix ou les styles, tout nous nourrit. Ensuite, il y a les rencontres, le parcours, et ce chemin personnel qui permet de construire sa propre identité artistique.

JustMusic.fr : En 1985, « Tout doucement » devient un immense succès. Comment cette chanson est-elle arrivée jusqu’à vous ? Et est-il vrai que vous avez appris les paroles en phonétique pour enregistrer la première maquette ? Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Bibie : Avant que la chanson n’arrive, je me trouvais dans un pays francophone. Je viens du Ghana, qui est un pays anglophone, juste à côté de pays francophones. Je revenais de Londres où j’avais vécu plusieurs années. À ce moment-là, il y a eu une petite révolution, ce qui m’empêchait de travailler le soir. Des amis m’ont alors proposé de venir en Côte d’Ivoire.

C’est là-bas que tout a commencé. Je chantais dans un club avec un orchestre live, et j’ai rencontré un directeur artistique, qui était aussi directeur commercial chez WEA à l’époque. Il cherchait de nouveaux artistes africains, c’était le début de la world music. On a sympathisé, il venait souvent m’écouter, et il m’a suggéré de venir en France.

Je suis donc venue en vacances, et il m’a présentée à Jean-Paul Dréau, qui connaissait Michel Jonasz. Ils pensaient que ces auteurs pouvaient m’écrire des chansons correspondant à mon univers. Il avait justement une chanson dans ses tiroirs, qui semblait m’attendre. Il me l’a fait écouter chez lui un après-midi : j’ai trouvé la mélodie très belle, le texte aussi.

On dit souvent que j’ai appris les paroles en phonétique. Ce n’est pas totalement vrai. Je parlais déjà un peu français, je l’avais appris à l’école, mais pas comme aujourd’hui. Disons que je devais prendre le temps de comprendre chaque mot. Pour chanter, il fallait surtout que je m’approprie l’histoire, que je la ressente. C’est peut-être cette distance, et aussi mon accent, qui ont donné cette impression de phonétique (sourire).

On a ensuite enregistré une maquette, sans plan précis. Il n’y avait pas encore de maison de disques ni de producteur, c’était avant tout une rencontre humaine, une amitié, et une envie de créer. La chanson a circulé, certaines maisons de disques ont hésité. Puis un producteur indépendant, en distribution avec CBS Records, a eu un coup de cœur. Tout s’est enchaîné à partir de là.

Parfois, il suffit d’un bon moment, des bonnes personnes, et que quelqu’un y croie vraiment pour que tout démarre (sourire).

JustMusic.fr : Pensez-vous que, quarante ans plus tard, « Tout doucement » toucherait encore autant le public et que les gens l’aimeraient toujours autant aujourd’hui ?

Bibie : Vincent, je vous assure que ça, on ne peut pas le prévoir. Il existe des grands standards, des chansons intemporelles, mais aucun artiste ne pense, au départ, que son titre va devenir un « evergreen » qu’on chantera encore 10, 20 ou 30 ans plus tard.

Pour moi, c’est le plus beau cadeau que la vie m’ait fait dans ma carrière. Cette chanson, je l’aimais profondément, j’étais prête à prendre le risque de la chanter. Et je pense qu’elle a touché les gens autant par ses paroles que par l’émotion que j’y mettais, parce que je racontais aussi une part de mon histoire.

Il y a des moments comme ça où tout s’aligne, où tout se cristallise. Mais honnêtement, je n’aurais jamais imaginé qu’on serait encore là, vous et moi aujourd’hui, à en parler autant d’années après.

JustMusic.fr : « Tout doucement » a été repris par de nombreux artistes, des chanteuses, des jeunes artistes dans des émissions comme « The Voice Kids » et même des chanteurs Maximilien Philippe. Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre chanson traverser les générations ?

Bibie : C’est merveilleux. Comme je le disais, on ne sait jamais à l’avance qu’une chanson va devenir intemporelle. Et avoir la chance d’être encore là pour le voir, pour continuer à la vivre, c’est incroyable.

Aujourd’hui, je la chante avec plus de maturité, avec du recul. Elle fait toujours partie de mon histoire, mais je l’interprète de façon plus légère, plus apaisée.

Et puis voir toute cette jeunesse se l’approprier, la reprendre, en faire des covers… c’est très touchant. Ça prouve que la chanson continue de vivre, au-delà de moi.

JustMusic.fr : Est-ce que vous les avez écoutés ?

Bibie : De temps en temps, oui, quand on me le signale. Mais aujourd’hui, je suis aussi tournée vers d’autres choses. Depuis plusieurs années, je développe une musique afro, très ancrée dans mes racines, mais ouverte au monde. C’est quelque chose de naturel pour moi, et j’avais envie, à un moment donné, de raconter autre chose, notamment en lien avec le continent africain.

J’y ai beaucoup travaillé, notamment à travers des émissions de télévision où j’accompagnais de jeunes artistes, un peu comme mentor ou coach. Je suis assez reconnue là-bas pour ça. J’ai aussi créé chez moi un espace créatif où je forme des jeunes talents depuis plus de vingt ans : travail de la voix, présence scénique, interprétation… C’est important pour moi de transmettre.

En parallèle, je me suis remise à écrire, notamment dans ma langue, en essayant d’être la plus juste possible. Je travaille avec des musiciens expérimentés, en mêlant des sonorités traditionnelles à des influences plus modernes, comme l’afrobeat, parfois même dans des balades. Je chante en anglais et dans ma langue.

Et j’ai aussi revisité « Tout doucement », comme un clin d’œil, avec de nouveaux arrangements, notamment des chœurs et des flûtes.

JustMusic.fr : Après « Tout doucement », vous avez également connu le succès avec « J’veux pas l’savoir ». Est-ce un titre auquel vous tenez particulièrement ?

Bibie : C’était un titre pensé de manière plus légère, un peu plus drôle à la sortie. L’histoire parle de quelqu’un d’un peu insaisissable, d’une relation où l’on ne sait jamais vraiment où ça va. C’était écrit avec beaucoup d’humour, juste après « Tout doucement ».

Ce n’est pas un titre que j’ai choisi à tout prix, il m’a été proposé, et comme on était dans cette dynamique, je me suis dit : pourquoi pas. Mais après ça, j’ai fait plusieurs albums avec des chansons à texte, parce que j’aime raconter des histoires.

Je ne suis pas quelqu’un qui aime faire des titres basés uniquement sur un gimmick ou une boucle. J’ai besoin qu’il y ait une vraie mélodie, une intention, quelque chose qui dure. J’ai toujours essayé de faire des chansons qu’on peut réécouter dans 10 ou 20 ans, pas seulement des tubes d’un été — sans que ce soit péjoratif.

Pour moi, c’est important de construire une carrière dans le temps. Et quand on voit qu’on en parle encore aujourd’hui, 40 ans plus tard, ça veut dire qu’il y a une histoire. Si je m’étais arrêtée à un ou deux titres, on ne serait peut-être pas là à en parler aujourd’hui. C’est ça qui compte : laisser une trace, et faire de la musique avec du sens plutôt que dans la précipitation.

JustMusic.fr : Y a-t-il une chanson de votre répertoire que vous aimeriez que le public redécouvre aujourd’hui ?

Bibie : J’aimerais que le public en redécouvre beaucoup, pas seulement une en particulier. Il y a plein de chansons auxquelles je tiens. Parfois, je les réécoute et je me dis : « tiens, ça c’était beau, ça aussi… ». Mais en France, beaucoup de gens connaissent surtout « Tout doucement », sans forcément connaître le reste de mon répertoire.

Ceux qui ont mes albums, en vinyle ou en CD, savent que chaque projet raconte une histoire. J’aimerais que le public prenne le temps de découvrir ces chansons-là, et aussi de venir voir qui je suis aujourd’hui.

La tournée des années 80, comme celle de RFM, est d’ailleurs très spéciale pour ça. Depuis quelques années, je partage ma vie entre deux continents, et revenir ici me permet de mesurer l’impact de ce que j’ai fait. C’est très fort de voir que, après toutes ces années, les gens sont toujours là, qu’ils chantent, qu’ils se souviennent, qu’ils gardent cette fidélité, cette chaleur.

On a l’impression de ne jamais s’être quittés. C’est un vrai cadeau. Se dire que, 40 ans plus tard, les gens connaissent encore les paroles et se souviennent de votre histoire, c’est très touchant.

JustMusic.fr : En effet, vous participez à la tournée « RFM Party 80 » qui célèbre ses 20 ans et passera notamment par le Dôme de Paris le 18 février 2027. Pouvez-vous m’en dire quelques mots ?

Bibie : C’est une vraie famille aujourd’hui. On se connaît depuis des années. J’ai commencé avec la tournée « RFM Party » il y a environ seize ans, et c’était déjà une aventure incroyable. On avait un plateau formidable, on a fait plus de 500 dates à travers la France, la Belgique, et même la Suisse.

Depuis six ans, on est sur la tournée dédiée aux années 80, et ça m’a permis de créer des liens encore plus forts, aussi bien avec les artistes qu’avec le public. Certains ne m’avaient pas forcément vue sur scène depuis longtemps, donc ça leur permet aussi de me redécouvrir telle que je suis aujourd’hui.

On partage toujours cet amour pour cette époque et pour ces chansons qu’on continuera à chanter toute notre vie. Mais c’est aussi important pour moi de montrer mon évolution, de présenter ce que je fais aujourd’hui, notamment avec mes influences africaines.

Cette tournée, année après année, me rapproche encore plus du public. Et tout cet amour qu’on reçoit en retour, c’est vraiment précieux.

JustMusic.fr : Excepté cette tournée, quels sont vos projets ?

Bibie : Oui, je suis en pleine préparation de mon prochain album, prévu pour 2027. C’est un projet très important pour moi, un retour aux sources, avec des rythmes inspirés de mes origines, tout en intégrant la finesse et les influences que j’ai accumulées au fil de mon parcours.

Je me considère comme une citoyenne du monde, donc cet album s’inscrit vraiment dans cette idée. Quand on parle de « world music », ce n’est pas seulement des percussions : c’est un mélange riche, avec des guitares, des instruments africains, des cordes, des chœurs… quelque chose de très musical, à la fois dansant et porté par une vraie narration.

Je chante dans plusieurs langues, pas seulement en français, mais aussi dans la mienne et en anglais. L’idée, c’est de raconter des histoires avec sincérité, tout en créant un pont entre les cultures.

Aujourd’hui, l’Afrique est en pleine lumière sur la scène musicale mondiale, et j’ai envie d’y prendre ma place, de me faire connaître autrement, au-delà de l’image que le public peut avoir de moi avec mes anciens titres. J’ai pris du recul ces dernières années pour mieux revenir, avec une proposition plus affirmée.

Mon objectif, c’est aussi de présenter cet album sur scène, notamment à Paris, dans une salle qui se prête à cet univers. Ce sera un véritable voyage, des racines jusqu’à aujourd’hui, en mêlant mes nouvelles chansons et certains titres de mon répertoire. À ce stade de ma vie, je me sens pleinement comme une artiste du monde.

JustMusic.fr : De quoi vont parler vos nouvelles chansons ?

Bibie : Mes nouveaux titres parlent beaucoup de l’apaisement intérieur, de la manière dont on peut calmer son esprit dans un monde qui va très vite. Il y a une dimension assez spirituelle : l’idée de se reconnecter à soi, de puiser en soi de la force, du courage, de la bienveillance.

Ils parlent de la vie, tout simplement. De la joie, mais aussi de la façon de traverser les moments difficiles, en gardant confiance en soi.

Musicalement, ce sont des morceaux très mélodieux, avec des refrains simples, que l’on peut facilement reprendre, même sans comprendre la langue. L’émotion passe avant tout.

JustMusic.fr : Regardez-vous ce que fait la jeune génération d’artistes ? Y a-t-il une chanteuse ou un chanteur d’aujourd’hui que vous appréciez particulièrement ?

Bibie : C’est une question piège… (rires) Oui, j’écoute la jeune génération. Il y a une artiste que j’aime bien, elle s’appelle Naïka. Et puis, récemment, j’ai aussi écouté Olivia Dean, que j’aime beaucoup.

Je ne suis pas toujours à l’affût, mais oui, il y a pas mal de choses chez les jeunes artistes qui me plaisent. Après, mes influences ne se limitent pas à la chanson : j’écoute aussi du jazz, des musiques du monde… J’aime la diversité.

Je viens d’une grande variété musicale, et ça fait partie de moi. On peut chanter de très belles mélodies sans forcément être enfermé dans un seul style. J’ai la chance de pouvoir chanter en Afrique, en Europe, un peu partout, parce que je parle plusieurs langues et que j’ai une culture musicale très large.

Si je vais dans un pays, on peut me proposer une chanson, me donner le sens des paroles, et je peux l’apprendre, la chanter, et transmettre une émotion. Que ce soit en France, en Chine, en Espagne ou ailleurs, tant qu’il y a une mélodie et une histoire, je laisse parler mon ressenti.

JustMusic.fr : Pour terminer, avez-vous un message à adresser au public français ?

Bibie : Qu’est-ce que je peux leur dire… Le public français est un public très fidèle. Il aime la culture, il aime les artistes profondément, et une fois qu’il vous adopte, c’est pour longtemps.

Je tiens vraiment à le remercier pour cette fidélité tout au long de ma carrière ici. J’espère qu’on se retrouvera nombreux après la tournée, notamment pour la sortie de mon prochain album en 2027.

D’abord, on va partager ces moments sur scène, puis je viendrai leur présenter ce nouveau projet. J’espère qu’ils seront au rendez-vous, qu’ils viendront m’écouter et partager tout ce que j’ai à leur offrir, avec le cœur.

Je leur souhaite le meilleur, et que Dieu les garde. Merci.