Révélée dans « The Voice » alors qu’elle n’avait que 17 ans, Al.Hy a pris le temps de construire un univers singulier, loin des chemins tout tracés. Avec « Alarmonie », son nouvel album aux accents cinématographiques et expérimentaux, l’artiste revient sur son parcours, son besoin de liberté artistique et ces presque dix années nécessaires pour donner naissance à ce projet très personnel.
JustMusic.fr : Plus de dix ans après avoir été révélée dans « The Voice », quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette période ? Et est-ce que tu as parfois eu du mal à trouver ta place dans l’industrie musicale française avec un univers aussi singulier ?
Al.Hy : « The Voice », c’était il y a presque 15 ans, j’avais 17 ans. C’était une belle période qui a enrichi mes connaissances, autant professionnelles qu’émotionnelles, voire philosophiques. Elle m’a surtout permis de comprendre que je n’étais pas attirée par la notoriété « à tout prix », mais plutôt par un autre chemin : celui de la découverte progressive de soi, de son écriture, de sa composition… par les histoires qui se construisent petit à petit. Et je me rends bien compte que c’est presque l’inverse du concept de l’émission, ce que je trouve assez drôle.
JustMusic.fr : Après ton premier album « Alphabête » en 2014, tu as pris du recul médiatiquement. Pourquoi avais-tu besoin de cette pause ?
Al.Hy : Après « Alphabête », j’étais encore très jeune et je sentais que l’industrie voulait m’emmener là où l’on m’attendait, ce qui est compréhensible d’un point de vue industriel. Mais quelque chose en moi, qui ne savait pas encore exactement qui j’étais mais qui refusait de devenir une caricature, avait besoin de recul.Je suis passionnée de musique et, pour moi, la « vraie » musique prend du temps à se fabriquer. Ce recul n’était pas une disparition, c’était un atelier. Et cet atelier-là a finalement donné naissance à « Alarmonie ».
JustMusic.fr : Pendant cette période plus discrète, qu’est-ce qui a le plus nourri ton inspiration et ton écriture ?
Al.Hy : Le silence et l’ennui, d’abord. Je me suis retirée du monde pendant plusieurs années, une sorte de confinement choisi avant l’heure. Et dans ce silence, beaucoup de choses sont remontées : le deuil d’une certaine idée de la famille, d’amitiés importantes qui s’étaient éteintes, d’amours aussi, d’une amie perdue quand j’étais petite…Mais aussi ma façon parfois décalée d’être en lien avec les autres, mon inquiétude pour le monde, mes contradictions, l’anxiété chronique — grande amie du monde moderne. Cet album est une forme d’autofiction, un chemin vers le mieux. J’y parle de moi avec des mots plus larges, en espérant qu’ils puissent apporter un peu de lumière à ceux qui en auraient besoin.
JustMusic.fr : En 2023, tu es revenue avec « Une grande chose », un album plus intime et poétique. Dans quel état d’esprit étais-tu à ce moment-là ?
Al.Hy : Je pense que j’étais dans un état de réouverture prudente. C’était une manière de tendre à nouveau la main au monde extérieur après une longue traversée intérieure. Le moment où j’ai recommencé à accepter d’être entendue.
JustMusic.fr : Le titre « Sensible » semblait presque revendiquer une fragilité assumée. Était-ce important pour toi de remettre cette émotion au centre de ton univers ?
Al.Hy : Oui. Pendant longtemps, on m’a renvoyé l’idée que la sensibilité était une faiblesse, surtout pour une femme dans ce métier. Avec « Sensible », je voulais en faire une matière plutôt qu’un défaut, parce que pour un artiste, c’est un formidable outil de travail. Mais il faut aussi savoir la maîtriser. La sensibilité devient puissante quand c’est toi qui t’en sers, et bloquante quand c’est elle qui se sert de toi. Moi, je sortais justement d’une démonstration de sensibilité non assumée à la télévision. « Sensible », c’était une manière de reprendre la main là-dessus avec un peu d’autodérision.J’aime beaucoup l’idée de l’épouvantard dans Harry Potter : ce monstre qui prend la forme de ta pire peur et qu’on neutralise par le ridicule. Il y a un peu de ça dans cette chanson. J’ai choisi d’en rire.
JustMusic.fr : Aujourd’hui, tu dévoiles « Alarmonie », un projet que tu décris comme ton « véritable deuxième album ». Pourquoi ce disque a-t-il attendu presque dix ans avant de voir le jour ?
Al.Hy : Parce que je refusais de le bâcler. J’ai pris le temps qu’il fallait, et ce temps-là a finalement été de presque dix ans. « Alarmonie » est un album-concept, une sorte d’opéra rock. Il y a un véritable arc narratif qui va du confinement intérieur jusqu’à une forme de réconciliation avec le monde.Ce genre d’objet ne se fabrique pas dans l’urgence d’un cycle promo. Je l’appelle mon « vrai deuxième album » parce qu’il a en réalité été composé juste après « Alphabête ». Mais d’une certaine manière, je pourrais aussi le considérer comme mon premier album, parce que pour celui-là, rien ne m’a été imposé. Je n’ai rien eu à négocier, et j’aimerais que ça reste une règle d’or pour la suite.
JustMusic.fr : Tu expliques avoir enregistré une première version de l’album à New York en 2017. Qu’est-ce que cette période américaine a changé dans ta manière de créer ?
Al.Hy : Après un premier travail avec Pierre Kastler, qui joue aussi avec moi sur scène, j’ai travaillé les arrangements à New York avec Mark Plati, qui a notamment travaillé avec David Bowie, The Cure ou encore Les Rita Mitsouko. Ce que New York a changé, c’est mon rapport à l’ambition musicale. En France, on m’avait habituée à rapetisser mes idées. Là-bas, quand j’arrivais avec une structure étrange, un morceau trop long ou une mélodie têtue, personne ne me disait : « Ce n’est pas radio. » Au contraire, c’était vu comme un défi, presque un jeu.Mark m’a aussi appris à garder parfois les prises imparfaites, celles dans lesquelles il reste une forme de vérité.
JustMusic.fr : Dans ce nouvel album, on retrouve quelque chose de très libre, presque expérimental, avec des morceaux longs et des structures inattendues. Avais-tu envie de t’affranchir complètement des codes ?
Al.Hy : Je ne crois pas avoir voulu m’affranchir des codes par provocation. C’est plutôt que les codes ne m’ont jamais aidée à dire ce que j’avais à dire. Un morceau long ou une structure inattendue, ce n’est pas un caprice : c’est simplement une émotion qui ne tient pas dans un format de trois minutes. Je laisse la forme épouser le fond. Et quand le fond est plus simple, il m’arrive aussi d’écrire des chansons plus classiques.
JustMusic.fr : Tu réalises également tes clips, comme celui de « Où ». L’image est-elle devenue aussi importante que la musique dans ton processus artistique ?
Al.Hy : Pour moi, ça l’a toujours été. J’écris des chansons depuis mes 13 ans et, depuis le début, je pense en images. Réaliser mes clips, c’est simplement donner vie à tout l’univers que j’ai traversé pendant l’écriture d’une chanson.
JustMusic.fr : Le clip de « Où » parle d’immobilité, de souvenirs et de vies possibles qu’on ne vivra jamais. Est-ce l’un des morceaux les plus personnels que tu aies écrits ?
Al.Hy : « Où » est sans doute le morceau le plus proche de mon centre. C’est une chanson sur l’errance intérieure, mais construite comme un itinéraire pour conjurer le doute. Et pour ce qui me concerne, elle parle du deuil d’une vie facile et toute tracée, celle qu’on refuse pour aller vers ce qu’il reste à inventer.
JustMusic.fr : Tu sembles aujourd’hui assumer pleinement ton indépendance artistique avec ta structure « Planète B ». Est-ce essentiel pour toi de garder cette liberté totale ?
Al.Hy : Oui, c’est devenu vital. « Planète B », c’est le label qui me permet de ne pas demander la permission. La liberté totale a un coût : on fait tout, on porte tout… mais c’est le prix à payer pour ne pas rentrer dans une boîte trop étroite. Je comprends complètement que ce ne soit pas le choix de tout le monde, mais aujourd’hui je me sens capable de choisir mes collaborateurs et d’avancer en connaissance de cause.
JustMusic.fr : Tu as récemment confié écrire aussi pour d’autres artistes. Qu’est-ce que cela t’apporte de composer pour quelqu’un d’autre que toi ?
Al.Hy : Pour mon projet personnel, je pratique beaucoup l’autofiction. Et ça m’a créé un besoin : celui de sortir de moi. Écrire pour quelqu’un d’autre, c’est entrer dans sa langue, dans ses pudeurs, dans sa manière de dire « je » — ou justement de ne pas le dire. C’est un vrai exercice d’empathie et j’adore ça.
JustMusic.fr : Quand on écoute « Alarmonie », on a l’impression d’entrer dans un véritable univers cinématographique. Est-ce que le cinéma ou la réalisation font partie de tes envies futures ?
Al.Hy : Oui, ça m’arrive d’y penser. Mais je n’irai vers ça que si une vraie bonne idée m’y conduit. « Alarmonie » est déjà pensé comme une sorte de film qu’on écouterait. La réalisation, l’image, la mise en scène… pour moi, ce sont simplement d’autres manières de raconter un univers.
JustMusic.fr : Après toutes ces années de carrière, as-tu enfin l’impression d’être exactement l’artiste que tu avais envie de devenir à tes débuts ?
Al.Hy : À mes débuts, je ne savais pas encore qui je voulais devenir. Je savais simplement que je ne voulais pas qu’on choisisse à ma place. Alors aujourd’hui, oui, je crois que je commence enfin à ressembler à celle que je voulais être.
JustMusic.fr : Pour conclure, qu’aimerais-tu que le public ressente en découvrant « Alarmonie » ?
Al.Hy : C’est un album qui parle de la solitude, mais qui la traverse aussi. Pendant cette période de solitude, je me suis rendu compte qu’on n’est jamais totalement seul. On écrit toujours en pensant à ceux qu’on a croisés.Alors je crois que mon rêve pour cet album, ce serait qu’il aide les gens un peu reclus, ceux qui se sentent seuls, à accepter de retourner expérimenter le monde.



