INTERVIEW : Rencontre avec Yaacov Salah

Compositeur, pianiste et réalisateur musical, Yaacov Salah s’est imposé au fil des années comme l’un des artisans incontournables de la chanson française. Après avoir collaboré avec de nombreux artistes, il dévoile aujourd’hui son premier EP instrumental, « Piano », un projet personnel et épuré qui révèle une autre facette de son univers musical. 

JustMusic.fr : Tu viens d’une famille d’artistes. Est-ce que la musique a toujours fait partie de ton quotidien ? Et à quel moment as-tu compris que tu voulais en faire ton métier ?

Yaacov Salah : En réalité, je fais totalement partie d’une famille d’artistes, mais il n’y a pas de musiciens dans ma famille très proche. Mes parents, avec qui j’ai grandi, et mes grands-parents n’étaient pas du tout dans la musique. Ma grand-mère avait fait un peu de piano, mais sinon, à la maison, on parlait de plein de choses artistiques sans que ce soit profondément centré sur la musique. Il y avait quand même beaucoup de musique classique.

Un élément marquant a tout déclenché : quand j’étais tout petit, tous les dimanches, on se baladait place des Vosges avec mes parents. À l’époque, il y avait un orchestre de musique classique qui jouait dehors, dans la rue. Cela a été un énorme déclic pour moi. J’ai été totalement fasciné et j’ai vibré d’une manière inédite pour mon jeune âge. Je me suis senti porté par cette musique. Ce sont surtout mes parents qui m’en parlent, car je devais avoir seulement deux ans et je n’en garde pas un souvenir précis.

Comme c’était un orchestre classique, mon premier instrument a tout naturellement été le violon. J’en ai fait pendant très longtemps, notamment dans des orchestres, pour faire écho à ce premier déclic. Le piano est arrivé plus tard dans ma vie. Il y en avait un chez moi et je me suis tout de suite senti en sécurité avec cet instrument. Il est un peu devenu mon confident, notamment pendant mon adolescence. C’était ma façon d’extérioriser mes émotions et mes sentiments.

JustMusic.fr : Tu as commencé par le violon avant de découvrir le piano. Qu’est-ce qui t’a fait tomber amoureux de cet instrument ?

Yaacov Salah : J’ai trouvé une vraie pureté dans cet instrument, mais aussi une immense variété d’expressions possibles que je ne trouvais pas forcément au violon. Le piano est un instrument rythmique avec lequel on peut explorer l’harmonie de façon très large. J’adore l’harmonie. Le violon est plutôt un instrument de soliste, axé sur la mélodie, où l’on se retrouve vite limité pour les harmonies. Le piano possède une dynamique d’expression incroyable : on peut passer de quelque chose de tout petit à quelque chose d’immense. Même si le violon offre une plage d’expression sublime, le piano faisait plus écho à ce que je suis.

Il faut savoir que j’ai appris le piano tout seul pendant très longtemps, mais avec un esprit de violoniste. Je n’ai jamais quitté mon cœur de violoniste : il fait toujours partie de ma musique. Quand je joue du piano, j’ai l’impression que ce bagage de violoniste m’accompagne. C’est un peu comme une langue maternelle. J’ai adoré le piano et je m’y suis plongé, mais ma façon de réfléchir, de manière instinctive, reste liée au violon. Cela se ressent dans mes inspirations mélodiques. Le fait de transposer cette sensibilité au piano crée une vraie différence avec d’autres pianistes.

JustMusic.fr : Tu as composé pour certains des plus grands noms de la chanson française. Est-ce qu’aujourd’hui tu réalises le chemin parcouru ?

Yaacov Salah : C’est une question qui fait du bien. Je le réalise par moments, mais la majeure partie du temps, je suis surtout concentré sur l’avenir. Je suis quelqu’un qui fonce, même si je reste assez cérébral. Je regarde de temps en temps dans le rétroviseur et, quand je le fais, je me sens super reconnaissant et heureux du chemin parcouru. Mais quand je regarde devant, la route que j’ai envie de parcourir est tellement plus grande que je me concentre plutôt sur la suite.

JustMusic.fr : Parmi toutes les chansons que tu as composées, y en a-t-il une dont tu es particulièrement fier ?

Yaacov Salah : C’est difficile d’en choisir une seule puisqu’il y en a plusieurs. Je pense tout de suite à « Mon amour » de Slimane, dont je suis très fier. Elle a décroché la quatrième place à l’Eurovision et a transporté plein de monde, nous y compris. Je pense aussi à « N’insiste pas », que j’ai composée avec Camille Lellouche, ou encore à « PS : Je t’aime » avec Christophe Willem, qui a été une rencontre et une magnifique surprise. Je n’oublie pas non plus « Je t’ai cherché », un titre coécrit avec Lara Fabian pour son album. J’adore jouer ce morceau en concert avec elle, c’est un souvenir de studio marquant dans ma carrière.

JustMusic.fr : Est-ce qu’il y a une collaboration qui t’a particulièrement marqué, humainement ou artistiquement ?

Yaacov Salah : Slimane reste évidemment l’une de mes collaborations les plus marquantes, c’est aussi mon point de départ. Mais plus récemment, ma collaboration avec Lara Fabian a été un moment fort de ma carrière de compositeur. C’est une rencontre humaine et musicale qui m’a bouleversé. On s’est retrouvés en totale connexion autour de la musique, sans forcément l’avoir calculé. Je crois qu’on s’est vraiment compris, et ce genre de magie n’arrive pas tous les jours.

Tu te retrouves en studio avec quelqu’un dont tu connais le nom, la carrière et les tubes, et tu te demandes ce que tu vas pouvoir lui apporter, si tu vas être pertinent… Quand ça fonctionne, c’est magique, parce qu’il y a quelque chose de nouveau qui naît. Ses fans ont beaucoup apprécié cette collaboration, ce qui nous a amenés à travailler sur d’autres projets ensemble. On se retrouve aussi sur scène avec elle, puisque nous avons assuré la direction musicale de sa tournée avec mon frère. Se retrouver sur scène avec Lara Fabian, c’est extraordinaire. Ça a fait un vrai effet boule de neige. Les carrières se construisent sur ces belles boules de neige quand on prend le bon chemin.

JustMusic.fr : Tu travailles régulièrement avec ton frère. Comment ça se passe en studio ? Est-ce que vous vous complétez facilement ou est-ce que vous vous challengez beaucoup ?

Yaacov Salah : Depuis toujours, on a quasiment tout fait ensemble. Il y a une forme d’évidence absolue entre nous. Chacun complète ce que l’autre ne fait pas. Même si on touche un peu à tout tous les deux, on a chacun nos spécialités. Chacun trouve naturellement sa place pour exprimer son talent, nous sommes très complémentaires. Ce n’est même pas un enjeu, c’est totalement naturel.

JustMusic.fr : Si tu pouvais composer pour n’importe quel artiste, français ou international, qui choisirais-tu ?

Yaacov Salah : C’est une très bonne question. Spontanément, je dirais Adele. Je me sens très connecté à sa musique et surtout à sa musicalité. Si elle m’entend, je serais très heureux de composer avec elle ou de jouer du piano pour elle. Ce serait juste énorme.

JustMusic.fr : Après avoir longtemps composé pour les autres, pourquoi avais-tu envie de proposer un projet sous ton propre nom ?

Yaacov Salah : C’est une envie de musicien qui m’avait déjà effleuré l’esprit, mais elle s’est concrétisée au moment où je suis devenu papa. Quand j’ai eu ma fille, je me suis demandé ce qu’il allait rester de moi, ce que j’allais transmettre. En tant qu’artiste, on a la chance de pouvoir transmettre des œuvres. Je voulais commencer ce travail de réflexion sur ce que j’ai envie de laisser à mes enfants et aux générations futures. Je voulais aussi laisser une petite trace dans ce monde, à cette époque, et apporter ma pierre à l’édifice.

Il me paraissait évident de commencer cette démarche en solo avec le piano. Composer pour d’autres artistes est extrêmement enrichissant, mais signer un projet de mon propre nom me permet de me sentir plus légitime pour porter cet héritage auprès de ma famille.

JustMusic.fr : Comment raconte-t-on une histoire sans paroles ? Est-ce plus difficile qu’avec un texte ?

Yaacov Salah : Je crois que c’est plus facile qu’avec un texte, parce que cela laisse toute la place à chacune des notes et aux couleurs qu’elles inspirent. Raconter une histoire, pour moi, c’est transmettre une émotion, c’est amener quelqu’un par la main dans un univers. La force et la magie de la musique instrumentale, c’est que chacun peut interpréter l’histoire comme il le veut, voire se raconter sa propre histoire. Cela donne une liberté immense. Je découvre parfois, à travers les retours des auditeurs, des récits auxquels je n’avais pas forcément pensé, mais cette musique est faite pour ça.

JustMusic.fr : Tes morceaux ont un côté très cinématographique. Composer pour le cinéma ou une série, c’est un rêve ?

Yaacov Salah : C’est clairement un grand rêve. C’est une expérience que j’ai déjà un peu partagée avec mon frère : nous avons composé ensemble pour un film et des publicités, et la musique de film nous a toujours fait vibrer. Je pense par exemple à Ennio Morricone, un grand compositeur qui m’a beaucoup marqué. C’est un exercice que j’aimerais faire de plus en plus, car il permet d’explorer d’autres facettes et apporte quelque chose de différent par rapport à la composition pop.

JustMusic.fr : Comment trouve-t-on le titre d’un morceau instrumental ? Est-ce que le nom vient avant ou après la composition ?

Yaacov Salah : Je trouve ça très difficile de donner un titre. La plupart du temps, quand je compose, mes morceaux s’appellent « Idée n°1 », « Idée n°2″… Ce sont des idées qui me viennent comme ça. C’est presque l’idée musicale qui vient me raconter une histoire dans un premier temps, puis j’en fais naître un titre. C’est donc la musique d’abord, et le titre ensuite.

JustMusic.fr : Quand tu composes un morceau instrumental, est-ce que tu penses à une histoire précise ou tu préfères laisser chacun y voir ce qu’il veut ?

Yaacov Salah : Je veux surtout que chacun se raconte ce qu’il veut. La musique est faite pour que chacun puisse laisser aller ses émotions. C’est intéressant d’offrir une sensation de lâcher-prise à l’auditeur. Cela lui permet de faire un travail d’introspection, un peu comme moi lorsque je compose. Je vais fouiller au fond de moi pour trouver des sentiments, des histoires ou des choses qui m’ont marqué. L’auditeur peut ainsi faire ce même chemin, qui peut s’apparenter à une forme de méditation ou de contemplation. C’est plus qu’une écoute passive, cela devient une écoute active qui laisse libre cours à l’imaginaire.

JustMusic.fr : Si tu devais décrire ton EP « Piano » en seulement trois mots, lesquels choisirais-tu ?

Yaacov Salah : Je dirais : sincérité, pureté et nouveau chapitre. « Nouveau chapitre », parce que c’est une façon d’être allé au bout de cette idée. C’est un peu un saut dans le vide de sortir quelque chose sous mon nom, au piano et tout seul, alors que j’ai toujours été accompagné ou que j’ai toujours composé pour les autres. C’est quelque chose de très nouveau pour moi. C’est un message positif.

JustMusic.fr : Est-ce que tu aimerais un jour inviter une voix sur l’un de tes morceaux ou souhaites-tu garder ce projet uniquement au piano ?

Yaacov Salah : Je suis toujours curieux d’écouter et de collaborer avec des artistes, qu’ils soient instrumentistes ou chanteurs. Je ne suis pas du tout fermé à ce que quelque chose d’autre vienne accompagner ce piano. Ce n’était pas mon envie première quand j’ai écrit ce projet, je l’ai vraiment pensé en solo, mais je serais très curieux d’entendre des propositions si cela inspire des artistes. Dans ce genre de registre, on ne sait jamais ce que ça peut donner. Ça peut être une excellente idée, avec quelque chose qui va me toucher. Tout dépend de ce qui est fait, mais si ça colle avec le morceau, pourquoi pas.

JustMusic.fr : Pour conclure, quel est ton programme pour cet été ? Ta rentrée s’annonce-t-elle déjà chargée ?

Yaacov Salah : Au mois de juillet, je vais travailler sur l’album d’Ambre et assurer quelques premières parties de Slimane à la « Salle Pleyel ». Au mois d’août, mon envie profonde est de partir en vacances, de couper un peu et de me reposer. J’ai une rentrée qui s’annonce très chargée, avec de super projets au piano, mais aussi pour d’autres artistes.

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