Avec « Embryon », Sloń signe un EP intime dans lequel elle explore le rapport au corps, les blessures, l’amour et la reconnexion à soi. De sa collaboration avec Al.Hy à ses inspirations, l’artiste revient sur la création de ce projet personnel et sur les émotions qui l’ont nourri.
JustMusic.fr : « Embryon » est un titre assez fort. Pourquoi avoir choisi ce mot pour représenter ce projet ?
Sloń : Un embryon, c’est un organisme en cours de développement, pas encore autonome, pas encore défini. Ça me plaît d’imaginer mes chansons continuer à grandir à travers ceux et celles qui s’en emparent, qui en prennent soin, comme des bébés qu’on berce à chaque écoute. Pour écrire cet EP, j’ai eu besoin de retourner en moi, profondément. J’ai beaucoup pensé à ma naissance, j’ai questionné ma maman sur sa grossesse, j’avais besoin de me rencontrer à nouveau et, pour ça, il fallait revenir au début.
JustMusic.fr : Tu présentes les chansons comme des pages arrachées d’un journal intime. Est-ce que l’écriture est pour toi une façon de mettre des mots sur des choses que tu n’arrives pas forcément à exprimer autrement ?
Sloń : C’est facile pour moi d’exprimer ce que je ressens. Je suis à l’aise avec mes émotions donc, non, je ne dirais pas qu’écrire m’aide à exprimer des choses que je pourrais taire par pudeur, par exemple. Par contre, j’adore raconter des histoires, créer des mondes, ouvrir des espaces où se réfugier. C’est ça qui anime mon envie d’écrire : me sentir connectée aux autres en racontant ce que je vis de plus intime parce que, pour moi, nous ne sommes que des miroirs les uns des autres.
JustMusic.fr : Dans « À l’étroit dans ma peau », tu abordes directement ton rapport au corps. Pourquoi était-il important pour toi de consacrer une chanson à ce sujet ?
Sloń : Mon corps, c’est ma maison. Si je passe mon temps à vouloir la rétrécir, la changer, la trouver laide, comment je fais pour m’y recueillir quand le monde autour devient trop bruyant, trop violent ? J’avais besoin d’honorer le lieu que j’ai choisi pour expérimenter la vie, j’avais besoin de prendre ma place, d’arrêter de chercher à me faire plus petite que ce que je suis. C’était la seule façon de démarrer mon projet en me sentant en sécurité. D’ailleurs, dans le clip, on a choisi de tourner dans 2 000 m² de toiles de parachute parce que ça a toujours été difficile pour moi de sentir les contours de mon corps alors que, paradoxalement, j’ai toujours eu la sensation qu’il était trop gros. Ça a été thérapeutique de tourner la dernière séquence où j’arbore fièrement ma nudité. Je suis fière de l’avoir fait car j’ai reçu de nombreux messages de femmes et d’hommes pour qui cette chanson a résonné.
JustMusic.fr : « Je ne veux plus me fuir » sonne comme une promesse que tu te fais à toi-même. À quel moment as-tu ressenti ce besoin d’arrêter de te fuir ?
Sloń : C’est arrivé cet hiver. Je reproduisais sans cesse les mêmes schémas dans ma vie amoureuse. J’attirais constamment des partenaires pour qui l’engagement est une peur viscérale, les émotions, un danger. Des gens inconstants qui soufflaient le chaud et le froid, avec qui je me sentais seule et triste. J’ai compris à ce moment qu’il fallait que je me responsabilise et que, si j’étais irrémédiablement attirée par des gens qui évitaient l’intimité émotionnelle dans un lien, c’est parce que JE m’évitais. Soit j’idéalisais la personne en face de moi pour ne pas prendre le risque du réel, soit je construisais des scénarios sublimes à ses côtés avant même de savoir si elle avait envie qu’on les vive ensemble, soit je comptais sur l’autre pour me distraire des ressentis désagréables qui montaient en moi. Dans cette chanson, je hurle plusieurs fois que je ne veux plus me fuir car je ne savais pas encore comment, mais je sentais que c’était terminé, que j’étais prête à me rencontrer pour de vrai, à m’accueillir dans mes angoisses les plus profondes. J’écris ces mots le cœur gonflé parce que, quelques mois plus tard, cette promesse est tenue : je ne me fuis plus et la personne avec qui je partage ma vie non plus…
JustMusic.fr : On sent dans l’EP un véritable cheminement, avec des blessures et du manque, mais aussi de plus en plus de lumière. Est-ce que l’ordre des morceaux raconte volontairement cette évolution ?
Sloń : Tout à fait et ça me fait plaisir que tu me poses cette question ! Comme je te le disais, c’était indispensable pour moi que ma première prise de parole, « À l’étroit dans ma peau », honore mon corps, ma maison terrestre (rires), pour enfin prendre la place qu’il mérite. Puis, dans « Je ne veux plus me fuir », je scande ce titre comme une promesse, je choisis d’incarner ce mantra. Ça me permet de me souvenir, soutenue par l’amour d’une amie qui n’est autre qu’Al.Hy, que si j’arrête de chercher dehors, j’ai « Déjà tout » à l’intérieur de moi. Ça ouvre l’espoir immense de retrouver ceux que j’aime de loin. « Il pourrait pleuvoir », c’est un aveu pudique pour dire à quelqu’un qui pourrait nous rejeter qu’il nous manque. Ça m’a demandé du courage d’écrire cette chanson et je me dis que, peut-être, à la fin du grand voyage, quand l’apaisement est vraiment là, quand la vie est pleinement vécue, alors il ne reste plus qu’à la quitter de la plus belle des façons : au soleil, au creux du saule pleureur où je me suis sentie naître pour la deuxième fois quand j’étais petite et que tout était encore possible…
JustMusic.fr : Tu partages « Déjà tout » avec Al.Hy. Comment votre rencontre et cette collaboration sont-elles nées ?
Sloń : Un jour, j’ai croisé Al.Hy dans ma télé. Elle pleurait et tremblait sur son piano et, pourtant, je n’ai vu que de la puissance. Je fais rarement ça, mais j’ai eu envie de lui écrire la lumière qu’elle dégageait. Elle connaissait mon travail et on s’est dit que ce serait chouette de se rencontrer pour chanter ensemble. On l’a fait et ça a été un coup de cœur artistique, mais surtout humain. Quelle femme, quelle amie, quelle sœur ! Après avoir fait de la musique en secret pour le plaisir de la partager, elle m’a invitée dans son studio à Lille. On s’est assises autour de son grand piano droit, on s’est regardées longtemps dans les yeux et on a souri. Je me souviens qu’il y avait beaucoup, beaucoup d’amour entre nous cet après-midi d’automne, alors on a eu envie d’en donner au monde à notre façon. C’est là que « Déjà tout » est né.
JustMusic.fr : Qu’est-ce qu’Al.Hy a apporté au morceau que tu n’aurais peut-être pas imaginé au départ ?
Sloń : Une innocence que je ne m’autorise habituellement pas de façon aussi inconditionnelle, par peur d’être « niaise » ou « trop lisse ». Elle m’a poussée à aller au-delà de ma peur du rejet, à incarner sincèrement l’intention du morceau, qui est de prendre les gens dans nos bras, même si le risque était que ça puisse sonner « cheesy » ou exagérément sentimental.
JustMusic.fr : Dans « Il pourrait pleuvoir », tu évoques le manque et l’absence, tout en laissant une place à l’espoir de retrouvailles. Quelle histoire se cache derrière ce morceau ?
Sloń : J’ai écrit cette chanson pour tous les gens qui s’aiment de loin, par pudeur, par peur, par orgueil. Moi, la personne que j’aime de loin, c’est mon petit frère. Il est très intime, ce morceau, parce que le début du texte, c’est littéralement une conversation qu’on a eue ensemble, lui et moi, un soir d’hiver pluvieux. J’étais déprimée, au fond de mon lit, et il m’a dit cette phrase que personne ne dit vraiment : « Il pleut, viens, on sort ! » Alors on est sortis, j’ai eu froid, mais j’ai ri comme je n’avais pas ri depuis longtemps. Puis, pour des raisons qui nous appartiennent, le froid de l’hiver s’est immiscé dans notre lien et sa chaleur me manque trop pour que je ne lui dédie pas une chanson dans cet EP.
JustMusic.fr : Ta musique mêle pop, folk et sonorités très organiques. Comment as-tu trouvé l’identité musicale d’« Embryon » ?
Sloń : J’ai passé énormément de temps en forêt. J’avais besoin de calme, de chants d’oiseaux, de silence presque total parfois. Puis, quand je sentais que j’étais disponible, je revenais à mes amours d’adolescente : Bon Iver, Sigur Rós, Cohen, Camille, Barbara… Parfois, j’allais à des concerts, je me prenais des claques et, doucement mais sûrement, je me nourrissais de ce mélange de sonorités pour avoir une vision précise et claire du son que je voulais dans l’EP. Le reste, c’est avec Léo Faubert que l’identité musicale s’est construite. C’est lui qui a réalisé le projet et notre rencontre a été d’une fluidité presque anormale tant elle était totale du début à la fin. J’ai beaucoup de gratitude pour son talent, son écoute et l’humain si gentil et généreux qu’il est.
JustMusic.fr : La nature occupe une place importante dans ton histoire puisque tu as grandi près de la forêt de Clouange. Est-ce encore aujourd’hui une source d’inspiration pour toi ?
Sloń : Je crois que je ne pourrai jamais regarder un arbre sans m’émouvoir. J’ai écrit quelques-unes des chansons de cet EP au creux du saule pleureur de mon enfance, à l’abri du monde. La nature m’inspirera toujours, il suffit de la regarder vraiment pour comprendre qu’on a tout à y apprendre.
JustMusic.fr : Ta voix est vraiment au centre de ton univers. Quand tu crées une chanson, tu pars généralement d’un texte, d’une mélodie ou directement de ta voix ?
Sloń : Les trois s’entremêlent mais, généralement, je commence par jouer quelques accords, puis la mélodie vient et je fredonne des mots spontanément qui deviennent le cœur du texte par la suite.
JustMusic.fr : Le public t’a découverte dans « Nouvelle Star » en 2017. Près de dix ans plus tard, quel regard portes-tu sur cette expérience ?
Sloń : J’ai de la gratitude d’avoir participé à cette expérience car c’est venu me montrer tout ce qui est beau et moins beau dans l’industrie musicale. J’ai beaucoup appris, que ce soit techniquement, parce qu’on est confronté à énormément de pression mais aussi à des conditions de travail proches de la réalité d’une tournée, et humainement, parce qu’évoluer en tant que femme dans cette industrie, c’est parfois insécurisant et qu’il faut apprendre à vraiment bien s’entourer, ce qui est mon cas aujourd’hui.
JustMusic.fr : Après « Nouvelle Star », as-tu eu besoin de temps pour comprendre quelle artiste tu voulais réellement devenir ?
Sloń : J’évolue sans cesse, mais j’ai toujours su pourquoi je fais de la musique, comment j’ai envie d’en faire, ce que je veux mettre comme intention dedans et ce que j’ai envie de défendre dans le paysage musical français.
JustMusic.fr : Ton univers et ta sensibilité étaient déjà très présents à l’époque. Est-ce que tu penses que la Sloń de 2017 aurait pu faire un projet comme « Embryon » ?
Sloń : Non, parce qu’« Embryon » m’a demandé de vivre des choses, de les digérer, de les disséquer pour pouvoir les transformer en chansons. En toute honnêteté, je crois que si j’avais essayé d’écrire cet EP à l’époque, il aurait été inauthentique et postural parce qu’il aurait été emprunté, fantasmé, fabriqué.
JustMusic.fr : Tu avais auparavant sorti « Je m’entends toujours mieux avec les gens qui n’existent pas ». Qu’est-ce qui différencie la Sloń de ce projet de celle d’« Embryon » ?
Sloń : Aujourd’hui, je m’entends très bien avec les gens qui existent pour de vrai, (rires) ! « Embryon », c’est une ouverture au monde, là où mon précédent projet proposait plutôt un retour au rêve.
JustMusic.fr : Parmi les artistes qui t’inspirent, on retrouve notamment Björk, Camille, Sigur Rós ou Bon Iver. Qu’est-ce qui te touche particulièrement chez eux ?
Sloń : Je ne saurais franchement pas te donner de raisons concrètes qui font que, quand j’écoute ces artistes, je me sens « à la maison », mais c’est ce qui se passe. Mon système nerveux reconnaît quelque chose dans leur créativité et ça crée des mouvements en moi, là où d’autres artistes, pourtant talentueux, n’activent rien…
JustMusic.fr : « Mourir au soleil » possède un titre assez radical alors que l’on ressent beaucoup de lumière dans le morceau. Quelle est l’histoire derrière ce titre ?
Sloń : J’ai écrit cette chanson lors d’un été brûlant, là où j’ai grandi, en Lorraine, dans la forêt de Clouange. Je venais de lire « Le magasin des suicides » de Jean Teulé. Ce livre m’a bouleversée et je ne pouvais pas m’empêcher de me visualiser vieille, heureuse, dans une vie qui me comblait si bien que la seule chose qu’il fallait encore réussir, c’était la façon dont j’allais la quitter. Pour moi, la mort, c’est le début d’un nouveau voyage. Je ne dis pas que j’ai hâte de le vivre car j’aime celui de la vie, mais, d’après moi, mourir, c’est la seule chose dont on est sûr ici-bas et pourtant, tout le monde en fait un tabou gigantesque, voire un déni, au point que le mot devienne dangereux. Moi, j’ai eu envie de le rendre lumineux.
JustMusic.fr : Maintenant qu’« Embryon » est disponible, est-ce que tu penses déjà à la suite, avec pourquoi pas un album ?
Sloń : J’y pense depuis assez longtemps pour qu’elle soit déjà bien avancée, (rires) ! Je ne sais pas encore sous quel format, mais de nouvelles chansons arrivent bien assez tôt, pour mon plus grand plaisir !
JustMusic.fr : Et concernant la scène, est-ce qu’on aura bientôt l’occasion de découvrir « Embryon » en concert ?
Sloń : Je serai en concert aux Trois Baudets à Paris le 27 janvier 2027 ! J’y jouerai « Embryon » et quelques exclus de la suite, justement !
JustMusic.fr : Pour terminer, qu’aimerais-tu que les personnes qui découvrent « Embryon » ressentent après l’avoir écouté ?
Sloń : Ce qui me rend puissante, heureuse, qui me fait me sentir en sécurité, c’est d’être en présence avec moi-même dans une société qui fait tout son possible pour m’en distraire, voire m’en couper. Moi, j’aime l’idée que mes chansons permettent aux gens qui les écoutent de retourner à l’intérieur d’eux-mêmes, sans résistance, même si ce qu’on y trouve n’est pas toujours agréable tout de suite, parce que, vraiment, quand on y reste suffisamment longtemps, sans se fuir justement, pour s’accueillir pleinement, on ne peut plus jamais s’abandonner. Et ça, pour moi, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse se faire, c’est la plus belle sensation qu’on puisse ressentir : être là pour soi, vraiment, envers et contre tout. L’intention que je mets dans ma musique sera toujours celle-ci : que les gens se rappellent leur propre pouvoir.



