Avec « Piste noire », Tissan franchit une nouvelle étape dans son parcours. Entre prise de risques, évolution artistique et influences multiples, l’artiste nantais explore de nouveaux terrains musicaux sans jamais perdre sa spontanéité. Rencontre avec un rappeur en quête permanente de liberté.
JustMusic.fr : Tu es né à Nantes d’une mère martiniquaise et d’un père breton : comment cette double culture influence-t-elle ton identité artistique aujourd’hui ?
Tissan : Nantes a été l’un des plus gros quais d’exportation d’esclaves, et c’est là précisément que je suis né, sur un des lieux qui a effacé l’identité d’une partie de mes ancêtres. Tu vois où je veux en venir ? Et je suis métisse en plus de ça…
Ma mère a souhaité fermer un volet de son histoire suite à son enfance difficile au pays, sans pour autant renier ses origines. J’ai donc suivi ses pas par respect, mais ça demeure en moi. Mon identité artistique est comme mon identité personnelle : en quête, mais libre et incasable.
Aujourd’hui, ma double culture influence ma prise de position, comme dans le titre « Apocalypse » où je cite : « 400 ans d’esclavage, j’vais pas baisser mon caleçon… »
Quand tu as une double culture, je pense que tu peux être très ouvert musicalement, sans avoir peur du jugement des autres, ce qui est mon cas.
Quand je prends une direction sur un projet, je me sens libre d’oser proposer, sans chaînes aux pieds. Un artiste, quoi ! Je peux prendre un flow reggae puis ensuite un flow rap sur la mesure d’après… Chez ma mère, il y avait de nombreux CD : des compilations de zouk et de compa, un album de Michael Jackson « Off the wall », ou encore des projets de Goldman…
Mon père, c’était la radio. Les deux aimaient la musique et en faisaient, donc ça m’a sûrement aussi influencé inconsciemment.
JustMusic.fr : Tu dis avoir utilisé l’art comme thérapie durant ton enfance. À quel moment as-tu compris que la musique allait devenir plus qu’un exutoire ?
Tissan : Je n’ai jamais réellement fait attention à la bascule entre les deux, j’ai juste donné la place à ce qui vibrait en moi.
Lorsque Benjamin Lavaud, mon manager, m’a contacté à l’époque, j’étais dans une démarche de professionnalisation. Notre collaboration a confirmé ma vision et mon ressenti.
JustMusic.fr : Tu as commencé par la danse et le théâtre très jeune : en quoi ces disciplines nourrissent-elles ta présence scénique aujourd’hui ?
Tissan : Quand tu as pratiqué la danse, quelle qu’elle soit, tu as une aisance à te déplacer et à occuper l’espace scénique, peut-être beaucoup plus intuitive. Et concernant la pratique du théâtre, elle a sûrement facilité ma capacité à interpréter mes morceaux sur scène.
JustMusic.fr : Ton dernier album « Piste noire » reflète une volonté de sortir des sentiers battus. Qu’est-ce que ce projet représente dans ton évolution ?
Tissan : Il y a beaucoup plus de compositions personnelles concernant la partie instrumentale, une direction artistique encore plus assumée que sur les précédents projets. Et comme l’album « Ange Gabriel », je trouve qu’il y a une cohérence sur « Piste noire », avec une énergie qui vient compléter mon set actuel…
JustMusic.fr : Pourquoi avoir choisi ce titre ? Est-ce une métaphore du risque, de la prise de hauteur… ou d’un moment précis de ta vie ?
Tissan : C’est exactement ça. Il est en lien avec mon évolution personnelle et mes envies, à savoir sauter dans le vide, prendre des risques artistiques en sortant des sentiers battus pour découvrir l’étendue de mon potentiel. L’idée de mouvement me correspond également beaucoup. J’ai toujours la volonté d’évoluer, de découvrir de nouvelles sonorités et de sortir de ma zone de confort.
On retrouve donc, comme sur une piste noire, des moments plus contemplatifs et d’autres moments plus rythmés et mouvementés.
JustMusic.fr : Musicalement, qu’as-tu voulu explorer de nouveau sur « Piste noire » par rapport à tes projets précédents comme « Ange Gabriel » ou « Dans la jungle » ?
Tissan : « Ange Gabriel », c’était beaucoup plus spirituel, « Dans la jungle » plus sauvage. « Piste noire », pour le coup, est, comme son nom l’indique, un album où on prend de la hauteur avec de nouvelles propositions, de nouveaux flows parfois nonchalants sur de grosses basses, comme sur le titre « Sport ».
JustMusic.fr : Y a-t-il un morceau de l’opus qui te met particulièrement à nu ? Celui qui a été le plus difficile à écrire ou à enregistrer ?
Tissan : « Petit frère ». En plus, c’est un morceau piano-voix. Quand tu parles des tiens, c’est toujours comme ça… Celui qui a été le plus difficile à écrire était le titre « Eau », car il y a des périphrases et beaucoup d’images.
JustMusic.fr : Si tu devais résumer « Piste noire » en une image ou en une sensation, ce serait quoi ?
Tissan : Le slalom, je pense…
JustMusic.fr : Ta plume oscille entre sensibilité et egotrip. Comment trouves-tu l’équilibre entre introspection et affirmation dans le rap ?
Tissan : Ça dépend vraiment des projets. Je fonctionne par couleur. Par exemple, quand je réalise une chanson, je me dis qu’elle se marierait bien dans tel ou tel projet. Et c’est pareil pour l’introspection : je dose en fonction des projets et de mes envies. C’est comme en cuisine, tu choisis les ingrédients qui feront que ta recette sera unique.
Par exemple, dans l’album « Ange Gabriel », il y a beaucoup de morceaux personnels, mais sur « Piste noire », c’est l’inverse : il y a davantage de titres ayant une histoire fictive (La luge, Pacman, La toile) et d’egotrip aussi…
Du coup, je trouve ça complémentaire. Ils peuvent s’écouter en fonction des humeurs : l’un est plus lumineux, chaleureux et personnel, l’autre est plus froid et sombre. Pour équilibrer un live, c’est pas mal !
JustMusic.fr : Tu es entrepreneur dans l’audiovisuel depuis 2015. En quoi cette casquette influence-t-elle ta vision artistique et ton indépendance ?
Tissan : Quand je travaille avec Monsieur Roni, qui a réalisé plusieurs de mes clips, je comprends peut-être mieux sa vision du fait de pratiquer le montage et la captation…
J’évite donc de lui faire perdre du temps et j’essaie de l’écouter rapidement pour qu’on puisse réaliser l’idée / le concept du clip.
De plus, j’ai conscience qu’un regard extérieur ne peut qu’enrichir l’univers d’un artiste, même si celui-ci a déjà une vision bien claire.
Cette double casquette me permet de produire des supports visuels et de la communication en autonomie.
JustMusic.fr : Ta collaboration avec DJ Mèche a commencé en 2009. Qu’est-ce qui fait que votre complémentarité fonctionne toujours aujourd’hui ?
Tissan : Aujourd’hui, DJ Mèche a de plus en plus de dates live, idem pour moi, mais on continue à travailler ensemble.
Il y a eu des hauts et des bas dans notre communication, mais on a toujours su s’expliquer et respecter la vision artistique de chacun.
On se fait des retours sur notre travail respectif et c’est toujours constructif, malgré le fait que l’on fonctionne très différemment.
On a commencé à produire du son ensemble, nous n’étions même pas encore majeurs. Notre lien dépasse l’artistique.
JustMusic.fr : Tu as remporté plusieurs concours entre 2022 et 2025 et multiplié les partenariats (Skyrock, Uber, featuring avec Canardo…). Quel a été le vrai déclic dans ton parcours ?
Tissan : Le déclic vient quand tu as une vision claire des choses, mais que tout le monde ne la comprend pas autour de toi. Finalement, cela devient un moteur…
Ça fait souvent mal de ne pas être compris. L’art, c’est subjectif, et tout n’a pas besoin d’être parfait pour avoir le droit d’exister.
La validation de Pierre-Paul-Jacques, on s’en fout. Si tu es heureux dans ce que tu fais et que tu sais où tu vas, c’est tout ce qui compte.
JustMusic.fr : Après des premières parties comme Swift Guad ou Sidi Wacho et le Delta Festival à Marseille, comment décrirais-tu l’énergie d’un concert de Tissan ?
Tissan : Il y a beaucoup d’énergie positive et de générosité. Je suis en communion avec le public constamment. Devant 10 ou 3000 personnes, je donne jusqu’à la dernière seconde. L’énergie du public peut dépendre de l’endroit, mais c’est toujours un plaisir.
JustMusic.fr : Avec plus de 70 titres et 11 projets à ton actif, quel fil rouge relie toute ta discographie, de « Ange Gabriel » à « Piste noire » ?
Tissan : La spontanéité, sûrement… Dans une ère où l’industrie musicale veut à tout prix qu’un artiste ait une D.A presque stratégique, je suis aux antipodes de cette façon de procéder. Mon but est avant tout de produire ce que j’aime entendre et de laisser ma créativité parler.
Mes projets sont très différents. Il faut voir chaque EP et album comme un nouvel univers. Le fil rouge est là…
JustMusic.fr : Si tu devais convaincre quelqu’un qui ne te connaît pas encore d’entrer dans ton univers, que lui dirais-tu pour lui donner envie de te découvrir ?
Tissan : Le concert est le meilleur moyen de découvrir les projets que je porte, mais le streaming offre un aperçu et une première expérience immersive.
Si tu aimes les artistes qui poncent les petites scènes et qui restent proches du public pendant une heure à une heure trente de show, ma proposition artistique est faite pour toi. Viens !




