INTERVIEW : Rencontre avec Gervaise

À l’occasion de la sortie de son premier album « La pudeur », le 30 janvier, Gervaise se livre sans fard. Entre pop guerrière et vulnérabilité assumée, l’artiste revient sur son rapport au corps, à la scène, à l’engagement et à cette pudeur qui protège autant qu’elle dévoile. Une conversation intime et lumineuse.

JustMusic.fr : « Gervaise », ce n’est pas un pseudo : c’est un prénom rare. Qu’est-ce que tu avais envie d’affirmer en gardant ton prénom comme nom d’artiste ?

Gervaise : Ce n’était pas vraiment une affirmation, mais plutôt une évidence. J’aime beaucoup mon prénom et ça m’a semblé tout naturel de le garder. Et comme vous l’avez dit, il est rare, c’était donc un argument supplémentaire pour me démarquer.

JustMusic.fr : Ton premier album « La pudeur » sort le 30 janvier : dans quel état d’esprit arrives-tu à ce moment charnière ?

Gervaise : Je suis dans un mélange de stress et de joie. J’ai vraiment hâte que les gens puissent écouter mon album, car je crois que c’est le travail le plus abouti que j’aie jamais fait. Quand j’ai commencé à penser l’album, je ne voyais pas ce que ça allait changer, vu que j’ai déjà sorti trois EPs. Mais je dois bien admettre que ça change quelque chose. J’ai pu aller au bout des choses, penser un concept, et puis je me sens comme « une grande » d’avoir fait un album. Je me dis que là, si ça devait s’arrêter, je serais très heureuse de partir sur ça. Parce que j’ai l’impression d’avoir dit les choses que je devais dire.

JustMusic.fr : Pourquoi avoir choisi ce titre, « La pudeur » ? C’est une protection, une force, un frein, une arme… ou un mélange de tout ça ?

Gervaise : C’est complètement un mélange de tout ça. Ça fait environ deux ans que j’ai cette D.A. Jeanne d’Arc pop, guerrière fragile, où on me voit avec des bouts d’armure sur scène et aussi sur la pochette de l’album. Pour moi, l’armure représente cette pudeur. Elle me protège, parfois trop. Elle peut être froide, rigide, et en même temps rassurante. J’ai appelé cet album comme ça parce que j’ai enlevé pas mal de pudeur pour l’écrire et, en même temps, j’en ai gardé aussi, parce qu’elle fait partie de moi.

JustMusic.fr : Quand tu repenses à ton EP « Chair tendre », qu’est-ce que tu as compris sur toi-même en l’écrivant ?

Gervaise : Je pense que c’était les prémices de l’album qui allait suivre. Parce que sous la pudeur, il y a la chair tendre. Avec cet EP, j’ai commencé à plus assumer ma vulnérabilité, à ne plus vouloir être juste forte, badass. Notamment avec des titres comme « Fuck mon corps », où je parle de mes complexes, ou encore « Quand j’enlève tout », où je me demande ce que je vaux si j’enlève tous les artifices.

JustMusic.fr : Tu dis souvent les choses avec beaucoup de frontalité mais aussi une grande sensibilité : comment tu trouves l’équilibre entre « dire vrai » et te protéger ?

Gervaise : C’est une bonne question ! Je ne sais pas trop exactement… Je n’intellectualise pas vraiment cette partie, ça vient plutôt des tripes. Je veux que ça sonne « juste » pour moi quand je l’écris ou quand je le chante. Je me laisse vraiment guider par mon ressenti. Si ça vibre, si quand je l’écris j’ai les poils, l’émotion qui monte, je me dis que c’est bon signe.

JustMusic.fr : Ton univers mélange pop, électro et touches urbaines : comment tu décrirais ta signature sonore en une phrase ?

Gervaise : Eh bien, tu l’as très bien dit en fait : je fais de la pop avec des accents 80’s, électro et R’n’B. J’avoue que je laisse aux autres le soin de me résumer, moi je n’aime pas trop ça.

JustMusic.fr : Quelles ont été tes références ou tes obsessions musicales au moment de créer ‘La pudeur » ?

Gervaise : J’ai beaucoup écouté le titre « Oh Baby » de LCD Soundsystem, il était vraiment numéro un dans ma playlist d’inspi que j’ai faite pour mon réal. Je suis complètement obsédée par ce morceau et par tout l’album « American Dream » d’ailleurs. Après, j’avais aussi en référence « Say it right » de Nelly Furtado avec Timbaland. On est d’ailleurs allés chercher, pour l’album, des loops de batterie hip-hop qu’on a retravaillées, notamment sur mon titre « Rupture classe ». Et il y avait aussi des synthés et des chœurs que j’avais en tête dans « Ice cream man » de Raye ou encore « Apple » de Charli XCX.

JustMusic.fr : Dans tes textes, tu évoques les complexes, les doutes, les loose… Est-ce que l’écriture te libère, ou est-ce qu’elle te met encore plus à nu ?

Gervaise : Les deux. Pour moi, ça m’aide même à guérir parfois. L’écriture me force à mieux comprendre ce qui me traverse, c’est une super séance de psy gratuite !

JustMusic.fr : Tu as plus de 100 dates à ton actif : qu’est-ce que la scène t’apporte que le studio ne pourra jamais remplacer ?

Gervaise : Ce n’est pas du tout le même exercice et je suis super contente de pouvoir faire les deux, car c’est très complémentaire. Mais j’avoue être plus à l’aise sur scène qu’en studio. Il y a une urgence sur scène qui me pousse à me surpasser. Je ne peux pas me défiler et je crois que j’aime ça. Je stresse toujours pas mal avant, mais quand j’y suis, c’est le meilleur sentiment au monde. Partager mes chansons avec un public, c’est vraiment là où je me sens le plus à ma place.

JustMusic.fr : Tu décris la scène comme une « safe place » : qu’est-ce qui te fait te sentir en sécurité quand tu montes sur scène ?

Gervaise : Justement, c’est bizarre, mais la scène n’est pas du tout un endroit de sécurité, parce que tu ne sais jamais ce qui va se passer. Même si tu répètes le show plein de fois en amont, il y aura toujours des imprévus : ça reste du spectacle vivant, un concert. Et je crois que c’est ça que j’aime. Dans la vie, je suis un peu control freak sur les bords, du coup la scène m’oblige à lâcher prise. Et finalement, je vois que je m’en sors. C’est un peu contre-intuitif, mais ça me rassure.

JustMusic.fr : Ta release party au Pan Piper (le 30 janvier 2026), tu la rêves comment : célébration, exutoire, rituel, communion… ?

Gervaise : C’est un peu mon obsession du moment ! J’ai bossé le show en résidence scénique, j’ai imaginé le costume de scène avec mon amie costumière Claire Maréchal. Les lumières, la scénographie… je pense à tout et j’adore ça. Si je pouvais, j’aurais une troupe de danseuses et j’arriverais en tyrolienne, mais on va se calmer (rires). J’espère vraiment que ça va bien se passer et qu’on va vivre un moment fort ensemble.

JustMusic.fr : Ton podcast « Chair tendre » donne la parole à des invité·e·s autour de leur histoire de corps : pourquoi c’était important pour toi d’ouvrir cet espace ?

Gervaise : J’ai fait un titre qui s’appelle « Fuck mon corps », où je parle de mes complexes et du rapport conflictuel que j’ai avec mon corps. Suite à ça, j’ai eu envie de demander aussi à d’autres personnes quels étaient leurs rapports, leurs histoires avec leur corps. Je trouve ce sujet passionnant, ça touche à l’intime, et c’est infini comme thème.

JustMusic.fr : Est-ce que ton podcast a changé ton regard sur ton propre corps et ton propre récit ?

Gervaise : Oui et non. Disons que je ne m’attendais pas à ce que ça me guérisse. Ça m’aide forcément à prendre du recul et beaucoup d’histoires m’ont touchée. Ça m’a aussi fait réaliser que j’étais capable de beaucoup de bienveillance et d’écoute envers les invité·e·s, mais que j’étais incapable de me l’appliquer à moi-même. Du coup, j’essaie de garder cette douceur-là pour moi aussi. On est souvent bien trop durs avec soi. Je pense que la culture de l’auto-dévaluation a été pas mal coolisée à un moment, alors que c’est juste nul. Donc j’essaie d’arrêter de mal parler de mon corps et de moi en général.

JustMusic.fr : Est-ce que tu as l’impression qu’aujourd’hui, être une artiste, c’est forcément être « engagée » ? Comment, toi, tu définis ton engagement ?

Gervaise : Ce n’est pas une obligation d’être engagée, les artistes font ce qu’ils ou elles veulent. Après, c’est sûr que par les temps qui courent, de plus en plus d’artistes vont avoir des prises de position. De mon côté, j’ai toujours été féministe, avant même de savoir vraiment ce que ça voulait dire. Mes premières chansons parlaient d’avortement et de désir. J’ai toujours eu envie de parler des femmes et de leur donner de la force. Cet album est un peu plus introspectif, mais c’est quand même toujours là, en toile de fond.

JustMusic.fr : Pour conclure, si tu devais résumer « La pudeur » en trois mots, ce serait lesquels ?

Gervaise : De la tristesse lumineuse qui guérit.

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