INTERVIEW : Rencontre avec Baby Yors

Musicien, réalisateur, peintre et écrivain, Baby Yors, de son vrai nom Marco Palou, multiplie les formes d’expression artistique. À l’occasion de la sortie de son album « SCREAM » et de son livre « HOMO ARTIS », il se confie sur son parcours, ses inspirations, sa collaboration avec Rose McGowan et son amour pour Paris.

JustMusic.fr : Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ? Comment la musique est-elle entrée dans ta vie ?

Baby Yors : Je m’appelle Marco Palou, mais le public me connaît sous le nom de Baby Yors à travers ma musique.

J’écris, je fais de la musique et je danse depuis aussi loin que je me souvienne. Ma grand-mère me raconte encore comment je dansais quand j’étais bébé. Dès que j’ai été assez grand, j’ai commencé à danser à l’école, à réaliser des films avec mes cousins et mes amis, et à faire du théâtre.

L’art a toujours fait partie de ma vie. Je ne sais pas si c’est parce que je m’ennuyais facilement ou parce que j’étais infiniment curieux, mais j’ai toujours exploré différentes formes d’expression.

L’écriture, par exemple, est quelque chose que je n’ai vraiment commencé à partager avec le public que récemment. Bien sûr, j’avais déjà écrit des poèmes, des chansons et des scénarios, mais je n’avais jamais publié de texte aussi long.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment de réunir toutes ces disciplines, notamment à travers mon récent livre « HOMO ARTIS ».

Et quelque chose d’intéressant s’est produit en chemin : je commence à comprendre que je suis peut-être davantage philosophe qu’autre chose. Au cœur de tout ce que je fais se trouvent des questions sur l’existence, l’humanité et ce que signifie créer. La musique, le cinéma, l’écriture et la performance sont autant de langages différents que j’utilise pour explorer ces questions.

En ce sens, la musique n’est pas vraiment entrée dans ma vie à un moment précis. Elle a toujours été là.

JustMusic.fr : D’où vient le nom Baby Yors et que représente-t-il pour toi ?

Baby Yors : Il m’est venu au cours d’une conversation avec un ami. J’essayais de lui expliquer à quel point créer une œuvre d’art ressemble un peu au fait d’élever un enfant.

Au départ, elle t’appartient. Elle est précieuse, fragile, et tu dois en prendre soin et la protéger. Mais, à un moment donné, tu la laisses partir dans le monde et elle cesse de t’appartenir exclusivement. Elle devient celle du public, de la personne qui en fait l’expérience.

Baby Yors représente donc tout ce parcours, de « baby » à « yours ». De quelque chose que tu crées et dont tu prends soin à quelque chose que tu offres aux autres.

JustMusic.fr : Comment parviens-tu à concilier musique, cinéma, peinture et performance artistique ? Ces disciplines s’influencent-elles mutuellement ?

Baby Yors : Cela se fait très naturellement. J’ai toujours eu tendance à passer d’un domaine artistique à un autre et, avec le temps, ces disciplines se mélangent de plus en plus.

Mais il y a aussi une raison pratique derrière tout cela. Au début de ma carrière, ne pas posséder certaines compétences représentait un véritable obstacle. Quand tu as une vision, mais que tu as besoin d’argent, d’autorisations ou d’autres personnes pour lui donner vie, le processus peut devenir épuisant. Parfois, ces obstacles t’empêchent de créer au rythme que tu souhaiterais.

La musique en est un bon exemple. Au départ, je ne savais pas produire, alors je devais trouver des producteurs et réunir de l’argent pour travailler avec eux. Finalement, j’ai décidé d’apprendre à produire moi-même. Cela m’a pris du temps, mais à mesure que je progressais, j’ai gagné une immense liberté. Je pouvais avoir une idée et lui donner vie presque immédiatement.

La même chose s’est produite avec la réalisation, le montage et même la création de costumes. Je me souviens à quel point il était compliqué d’emprunter ou de louer des vêtements de créateurs pour mes performances. À un moment donné, je me suis demandé pourquoi je ne les créerais pas moi-même. Et c’est finalement ce que j’ai fait.

Je pense donc que tout commence toujours par une vision. Cette vision crée un besoin, et ce besoin me pousse à apprendre quelque chose de nouveau.

Avec le temps, toutes ces compétences sont devenues une partie de mon langage artistique. Elles s’influencent mutuellement et j’adore pouvoir passer librement de l’une à l’autre.

JustMusic.fr : Quelles sont tes principales influences musicales ?

Baby Yors : Je suis inspiré par tous ceux qui incarnent pleinement la musique, avec assurance et conviction. Il y a tellement d’artistes qui m’ont marqué au cours de ma vie qu’il m’est difficile de n’en citer que quelques-uns.

Dernièrement, par exemple, j’écoute beaucoup de musique classique. Il m’arrive de lancer des playlists au hasard sans même connaître les compositeurs. J’aime énormément les atmosphères que cette musique peut créer.

Mercedes Sosa, originaire d’Argentine, a toujours été une immense source d’inspiration. Il y a quelque chose dans la puissance de sa voix et dans l’émotion qu’elle transmet qui m’a toujours profondément touché.

Pavarotti en est une autre. Je crois que je pleure presque chaque fois que je l’entends chanter « Nessun dorma ».

Et puis il y a Freddie Mercury, Janis Joplin, Whitney Houston… J’adore les chanteurs qui chantent vraiment, qui poussent leur voix jusqu’à ses limites. Il y a quelque chose d’incroyablement libérateur là-dedans.

Mais ma réponse change constamment. Je me découvre de nouvelles inspirations à différents moments de ma vie.

JustMusic.fr : Comment est né le concept de « SCREAM » et qu’as-tu voulu exprimer à travers ses sept titres ?

Baby Yors : Tout est parti de poèmes que j’avais écrits et de réflexions sur la technologie et tous les écrans qui nous entourent. Certaines de ces idées se sont d’ailleurs retrouvées dans mon livre « HOMO ARTIS », notamment dans un chapitre intitulé « The war for attention ».

À l’origine, j’imaginais un album futuriste. Il portait même un autre titre : « A Marte », qui signifie « vers Mars » en espagnol. Écrit en un seul mot, « amarte » signifie « t’aimer ». J’aimais ce double sens, notamment cette idée d’une humanité qui souhaite s’étendre au-delà de la Terre, continuer à grandir et à explorer.

Mais plus j’écrivais, plus les images devenaient sombres. J’ai réalisé que je puisais beaucoup dans le cinéma d’horreur et, progressivement, l’ensemble du projet a commencé à prendre cette atmosphère de techno-horreur.

J’ai finalement cherché un mot capable de réunir toutes ces idées, et « SCREAM » m’a semblé évident.

Ce qui est amusant, c’est que j’ai également un podcast intitulé « Don’t freak out », dans lequel j’explore la technologie, la créativité et l’avenir. Il y a quelque chose de presque contradictoire entre ces deux titres. J’aime considérer « SCREAM » comme l’expression de toutes ces angoisses, et « Don’t freak out » comme une tentative d’apaiser ce cri.

JustMusic.fr : Comment réussis-tu à mélanger électro-pop, cumbia, reggaeton et rock ?

Baby Yors : Pour moi, tout repose sur l’intention. Je pars de ce que je veux exprimer et je laisse la musique trouver sa forme.

Parfois, cela donne de la cumbia, parfois du reggaeton, du rock ou quelque chose de plus électronique. Tout vient du même endroit et j’espère que, quels que soient le rythme ou le genre, cela donne l’impression de faire partie d’un même discours.

JustMusic.fr : Pourquoi avoir choisi la voix de Vincent Price, tirée du film « House on Haunted Hill », et quelle place occupe le cinéma d’horreur dans ton univers artistique ?

Baby Yors : La chanson s’intitulait à l’origine « Red light » et possédait un mélange intéressant de kitsch, d’humour et de puissance. Le rythme était assez marqué, mais il y avait quelque chose de ludique dans l’ensemble. Cela me faisait penser à Halloween.

Je me suis dit qu’il serait amusant d’intégrer des sons provenant d’un vieux film d’horreur. J’ai donc commencé à chercher des extraits que je pourrais sampler. C’est ainsi que je suis tombé sur « House on Haunted Hill », avec Vincent Price.

Dès que j’ai commencé à expérimenter avec sa voix, tout s’est mis en place. Elle possédait exactement l’atmosphère que je recherchais et correspondait parfaitement à la chanson.

Ce qui est intéressant, c’est que certains des tout premiers films que j’ai réalisés enfant étaient des films d’horreur. Je ne sais pas vraiment pourquoi ! Mes amis et moi adorions regarder des films qui faisaient peur. Peut-être que nous aimions simplement nous faire peur.

Aujourd’hui, je regarde encore occasionnellement des films d’horreur, même si je ne dirais pas que je suis particulièrement obsédé par ce genre.

Halloween, en revanche, a toujours occupé une place spéciale dans mon cœur. Mon anniversaire est le 3 novembre et, lorsque je grandissais en Argentine, j’organisais des fêtes d’anniversaire sur le thème d’Halloween.

À l’époque, Halloween n’était pas particulièrement populaire là où je vivais. J’avais découvert cette tradition à l’institut d’anglais où j’étudiais et j’adorais l’intégrer à mes anniversaires.

Et bien sûr, Halloween était une autre excellente occasion de se déguiser, en dehors du théâtre !

JustMusic.fr : Quel regard portes-tu sur les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, notamment dans les industries créatives ?

Baby Yors : Je pense que la meilleure façon de se rebeller contre ce qui se passe est d’agir dans notre propre vie. Limiter le temps passé en ligne, réduire notre exposition aux écrans et faire l’effort de multiplier les interactions dans la vie réelle.

Cela fait déjà un certain temps que la direction prise par notre société me met mal à l’aise, bien avant l’arrivée de l’intelligence artificielle.

Nous sommes devenus des soldats au service d’algorithmes qui ne se soucient pas de nous et qui prennent davantage qu’ils ne donnent. On nous encourage constamment à en faire plus, à publier davantage et à nous battre pour attirer l’attention. Tout cela est devenu incroyablement addictif, négatif et impersonnel.

Les algorithmes sont devenus extraordinairement efficaces pour capter notre attention et nous montrer exactement ce que nous voulons voir. Il est de plus en plus difficile d’y échapper.

L’intelligence artificielle risque probablement d’accentuer bon nombre de ces problèmes.

Mon conseil aux artistes serait de s’accorder des moments de silence. Prenez le temps de réfléchir, de vous ennuyer et d’explorer vos propres idées.

Je pense qu’il est tout à fait possible d’expérimenter avec l’intelligence artificielle, de comprendre ce qu’elle peut apporter et de trouver comment elle pourrait être utile dans notre vie ou notre travail. Mais il faut faire attention à ce qu’on lui abandonne. Nos pensées, notre imagination et notre capacité à créer méritent d’être protégées.

JustMusic.fr : Comment est née ta collaboration avec Rose McGowan ?

Baby Yors : J’ai toujours admiré Rose en tant qu’actrice. Son talent, son visage, les films dans lesquels elle a joué… Pour moi, elle incarne une véritable icône américaine et son image est gravée dans mon esprit depuis mon plus jeune âge.

À un moment donné, j’ai découvert qu’elle aimait ma musique, ce qui était incroyable pour moi. Nous avons commencé à discuter et j’ai même réalisé un tableau d’elle tellement elle m’inspirait.

Puis, un jour, alors que je travaillais sur « Monte y culebra », elle m’a envoyé un message vocal. J’envisageais justement de faire intervenir quelqu’un sur le morceau et ce qu’elle disait correspondait parfaitement aux thèmes de la chanson.

C’est là que les choses deviennent étranges. Son message durait exactement 33 secondes et, pour une raison que j’ignore, je voyais le nombre 33 partout ce jour-là. Cela se produisait si souvent que ça semblait presque surnaturel. Alors, lorsque son message est arrivé, j’ai eu l’impression de recevoir un signe de l’univers.

J’ai commencé à expérimenter avec l’enregistrement, j’ai trouvé comment l’intégrer à la chanson et je lui ai envoyé le résultat. Je lui ai demandé si elle accepterait que j’utilise sa voix et elle a adoré.

Par la suite, elle a également assuré la narration d’un film que j’ai réalisé, ce qui a été une autre expérience merveilleuse. Elle possède une voix incroyable. Je pense qu’elle est tout aussi unique et emblématique que son visage.

JustMusic.fr : La présence de Rose McGowan sur un album intitulé « SCREAM » est-elle un clin d’œil volontaire au film ?

Baby Yors : C’était en réalité une coïncidence !

Comme je l’ai expliqué, l’album portait initialement un autre titre, « A Marte ». J’ai décidé de l’appeler « SCREAM » assez tard dans le processus, alors que je savais déjà que Rose allait y participer.

Lorsque j’ai annoncé ce nouveau titre à un ami, il m’a dit : « Ce n’est pas un peu trop évident, sachant que Rose figure sur l’album ? »

Et je n’y avais sincèrement pas pensé ! Le lien était tellement évident, mais cela ne m’avait absolument pas traversé l’esprit.

J’ai donc décidé d’y voir un heureux hasard et de laisser les choses ainsi.

JustMusic.fr : Quelle importance accordes-tu au fait de t’exprimer en anglais et en espagnol ? Pourrais-tu envisager de chanter en français ?

Baby Yors : J’adore le français ! D’ailleurs, crois-le ou non, je suis arrivé à Paris le jour même de la sortie de « SCREAM ».

J’ai atterri ce matin-là et j’ai passé mes deux premiers jours seul dans la ville. C’était magique. Habituellement, lorsque je sors de la musique, il se passe énormément de choses, avec beaucoup d’attentes et de pression. Cette fois, j’ai décidé de laisser tout cela de côté. J’ai programmé quelques publications, sorti l’album et pratiquement pas regardé mon téléphone. J’ai simplement profité de Paris.

Et quelque chose d’autre a rendu ce voyage encore plus spécial. Environ deux heures avant de quitter mon domicile, j’ai reçu le premier exemplaire imprimé de mon livre « HOMO ARTIS ». Je l’ai donc emporté avec moi et Paris est devenue la ville où j’ai lu mon propre livre en version imprimée pour la première fois. C’était une sensation incroyable.

Paris est probablement ma ville préférée au monde. J’y ai des amis merveilleux et j’adore la culture française et les gens. J’aimerais énormément chanter en français, apprendre à le parler couramment et peut-être même y vivre un jour.

Concernant l’anglais et l’espagnol, je me laisse généralement guider par ce qui me vient naturellement. Parfois, une idée apparaît en anglais, parfois en espagnol. Certaines choses sont presque impossibles à traduire sans perdre une partie de leur sens, et le fait d’être bilingue me permet de les exprimer exactement comme je les imagine.

Bien sûr, c’est à double tranchant. Cela m’offre davantage de liberté et de précision, mais cela signifie aussi que certains auditeurs ne comprennent peut-être qu’une partie de ce que je raconte.

Je travaille actuellement sur quelques projets davantage centrés sur l’une ou l’autre langue, même si, me connaissant, je risque de finir par les mélanger à nouveau !

JustMusic.fr : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire « HOMO ARTIS » et pourquoi ce livre t’a-t-il demandé trois ans et demi de travail ?

Baby Yors : Il y a environ trois ans et demi, j’ai commencé à envisager « HOMO ARTIS » comme un livre, même si je rassemblais déjà depuis quelque temps des essais, des notes et des idées. Si je remonte vraiment au tout début, cela représente probablement plutôt cinq années.

Tout est parti de ma volonté de comprendre mon propre processus créatif. Pourquoi était-il si naturel pour moi de passer d’une discipline artistique à une autre ? Comment parvenais-je à faire toutes ces choses ?

En étudiant mon fonctionnement, j’ai réalisé que j’avais développé certaines méthodes au fil des années. Elles sont assez souples, mais elles m’aident à visualiser ce que j’essaie d’accomplir et à déterminer comment y parvenir. Dans le livre, j’en explique certaines, comme la « méthode de la cathédrale » ou l’importance de ce que j’appelle les « touchies ».

On me demandait souvent comment je parvenais à travailler dans autant de disciplines différentes et je me suis dit qu’il pourrait être utile de mettre enfin ces idées par écrit.

Une fois l’écriture commencée, de nombreuses autres réflexions ont émergé. Mes philosophies sur la créativité, l’humanité et notre manière de vivre sont devenues plus claires à mes yeux. Et bien sûr, elles ont continué à évoluer au fil de l’écriture.

Au départ, j’avais intégré quelques anecdotes personnelles simplement pour illustrer certaines idées. Mais lorsque mes amis lisaient les premières versions, ils me disaient que c’étaient leurs passages préférés.

J’hésitais à donner au livre une dimension trop autobiographique, mais ils m’ont encouragé à continuer à raconter ces histoires. Finalement, elles sont devenues une partie essentielle de l’ouvrage, car elles permettent d’illustrer cette philosophie et ce que signifie réellement mener une vie créative.

Je pense que c’est en partie pour cela que le livre m’a demandé autant de temps. Les idées continuaient à se développer et je découvrais des choses sur moi-même au cours du processus.

JustMusic.fr : Penses-tu que chacun possède une âme d’artiste ?

Baby Yors : Absolument. Je pense que c’est le cas de tout le monde.

Mais on nous a appris à croire que seules quelques personnes privilégiées sont créatives et que tous les autres doivent simplement se contenter d’avoir un travail et de bien le faire.

Je pense que la créativité est tellement profondément humaine que nous en souffrons lorsque nous n’avons pas conscience de toute l’étendue de notre potentiel créatif.

JustMusic.fr : Quels sont tes prochains projets ? Peut-on espérer te voir prochainement sur scène en France, notamment à Paris ?

Baby Yors : Je suis actuellement en train d’écrire le scénario de mon premier long-métrage, un projet qui m’enthousiasme énormément. Je discute également avec des personnes formidables en vue de collaborations et j’ai hâte de lui donner vie.

Et comme tu as probablement pu le constater, j’adore Paris ! J’aimerais vraiment beaucoup m’y produire. Je n’ai pas encore de dates confirmées à annoncer, mais je serais très heureux que cela se concrétise.

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